24 janvier 2026

« Dubaï sur Seine » : l’incroyable aventure des tours jumelles de La Défense

Dubaï sur Seine, la saga des tours jumelles

Deux gratte-ciel géants promis face à Paris, une décennie de promesses et de recours, puis un coup d’arrêt: la saga des tours jumelles de La Défense a bousculé des vies et l’urbanisme du secteur. L’histoire est devenue un symbole, entre ambition et désillusion, qu’on surnomme désormais Dubaï sur Seine. En 2026, le quartier cherche à écrire la suite, plus sobre mais plus sûre.

La promesse d’une aventure architecturale unique a marqué les esprits. Les habitants, eux, retiennent surtout les déménagements difficiles et les années d’attente. Le site, au bord de la Seine, garde les traces d’un projet qui devait “changer le paysage urbain” et qui interroge encore l’innovation urbaine.

État des lieux 2026: un projet stoppé, un quartier en suspens

Le dossier des tours jumelles d’Hermitage Plaza a été officiellement stoppé par Paris La Défense après des années de tergiversations. Le motif invoqué tient à des garanties financières jugées insuffisantes et à un calendrier devenu intenable. Les permis et autorisations ont été contestés, repoussés, parfois délivrés, sans jamais déboucher sur un chantier réel.

Sur le front de Seine à Courbevoie (92), la parcelle visée reste stratégique. Elle fait face à la capitale et domine l’axe historique. Les opposants redoutaient que deux tours de plus de 320 mètres brisent la perspective entre le pont de Neuilly et l’Arc de Triomphe. Les partisans voyaient un geste d’architecture moderne capable de propulser la skyline au niveau des capitales mondiales.

Dans le quartier, des commerçants racontent les années d’attente. “On nous a dit de tenir, que les travaux allaient commencer puis reculeraient,” confie Marc L., cafetier installé depuis vingt ans. “Des clients ont déménagé, des collègues ont fermé. Le projet a laissé un vide.” La mairie a multiplié les réunions pour accompagner les relogements et expliquer les recours.

Une poignée d’habitants a résisté longtemps, refusant de quitter des immeubles promis à la démolition. Leur détermination a nourri le débat, parfois durci par l’incompréhension. “On n’était pas contre les gratte-ciel, on était contre l’arbitraire,” résume Nadia O., qui a finalement trouvé un logement dans le même secteur, à quelques rues.

Les acteurs économiques, eux, s’interrogent. Le quartier d’affaires avait misé sur une offre mixte combinant immobilier d’entreprise, hôtel haut de gamme et logements. En 2026, l’inventaire est simple: pas de chantier, des coûts de portage, et un manque de visibilité. Les grandes entreprises s’adaptent en réaménageant leurs tours existantes, tandis que les PME cherchent des baux plus souples.

La “promesse Dubaï sur Seine” a laissé place à une prudence nouvelle. Les élus veulent éviter un nouveau feuilleton au long cours. Les habitants réclament des délais clairs, des espaces publics utilisables rapidement et des transports mieux coordonnés. Le message est limpide: priorité à l’utile, sans renoncer au beau.

Ce qui change pour La Défense dès maintenant

Paris La Défense a enclenché un travail discret mais décisif: remettre le site en projet, avec des objectifs réalistes. Le futur devra ménager la densité, la circulation piétonne, les vues et les nuisances en phase travaux. Plusieurs pistes sont à l’étude autour d’un programme plus bas, plus vert, plus ouvert.

La clé, selon les urbanistes, est de tourner la page sans perdre les ambitions. Le quartier d’affaires doit rester un moteur économique. Mais la population a rappelé qu’une ville habitable se construit à hauteur d’humain. Cet équilibre, fragile, s’impose désormais comme le cadre des discussions.

En somme, le quartier se remet en mouvement, avec une boussole claire: consolider sans brutaliser. La suite s’écrira dans la durée, au rythme des concertations et des appels à projets.

Frise d’une ambition: 2007-2026, la saga Hermitage

L’histoire commence en 2007. Un promoteur présente deux tours jumelles, à l’entrée de La Défense côté Courbevoie. La maquette impressionne. On évoque les “plus hautes tours mixtes d’Europe occidentale”. Dès 2009, les images circulent: un geste puissant, à la croisée de la Seine et du quartier d’affaires.

Un permis de construire est annoncé quelques années plus tard. Il suscite interrogations et contentieux. Les riverains s’inquiètent des démolitions prévues, des relogements, des vues masquées. Les autorités demandent des garanties financières et techniques. Plusieurs étapes sont franchies sur le papier, sans que la première grue n’apparaisse vraiment.

Les dates se succèdent, parfois contradictoires. Mise en chantier promise, puis reportée. Livraison annoncée, puis repoussée. En toile de fond, la crise financière puis la montée des exigences environnementales resserrent les conditions d’investissement. Le projet, calibré pour une autre époque, peine à s’ajuster.

À partir de 2024-2025, l’autorité gestionnaire du quartier accélère. Elle acte l’abandon de l’opération, pointant l’absence de garanties et le coût des incertitudes. Le promoteur brandit la menace d’une procédure d’indemnisation. Le terrain juridique s’épaissit. Pendant ce temps, la vie continue au pied des tours existantes.

Voici les jalons qui ont marqué la mémoire locale. Ils éclairent l’enchaînement d’annonces, de recours et de revirements.

Période Étape clé Impact local
2007-2009 Présentation publique du projet Hermitage Plaza Effet de surprise, espoirs de renouveau, premières inquiétudes
2010-2013 Procédures, permis et recours Climat d’attente, débats sur la perspective historique
2014-2018 Calendriers de chantier annoncés puis reportés Relogements difficiles, commerces fragilisés
2019-2023 Pression environnementale, exigences de financement Recalibrage attendu, pas de démarrage effectif
2024-2026 Abandon acté par Paris La Défense, bras de fer juridique Retour à la planche à dessin, consultation locale relancée

Ces repères disent la réalité d’un projet hors norme. La durée a usé les soutiens et renforcé la prudence. Pourtant, nombre d’acteurs retiennent une leçon: la ville évolue, mais doit le faire avec ses habitants.

Regards croisés sur quinze ans d’attente

Pour Claire V., urbaniste, “le format XXL a fini par se heurter à la ville réelle”. Elle note que les normes environnementales et sociales ont profondément changé en dix ans. “La démonstration de force a laissé place à la démonstration d’usage.” Un chef d’entreprise du secteur évoque, lui, des bureaux “moins rigides, plus modulables”.

Ces voix reflètent une bascule. D’un côté, l’icône verticale. De l’autre, la fabrique du quotidien. Entre les deux, une conviction commune: l’ambition doit rester, mais différemment. C’est ce cap qui s’impose maintenant.

Cette chronologie, aujourd’hui, sert d’outil. Elle évite de repartir sur des promesses intenables. Elle invite à ancrer les projets dans des jalons concrets, vérifiables, contrôlés dans le temps.

Architecture et paysage: ce qu’auraient changé deux gratte-ciel

Au-delà des chiffres, la question esthétique a enflammé les débats. Deux tours jumelles de plus de 320 m face à Paris, c’est un signal. Certains y voyaient une vitrine d’architecture moderne, d’autres un mur visuel. Le terme Dubaï sur Seine est né là, entre fascination et crainte.

Les architectes favorables mettaient en avant les qualités d’un programme mixte. Bureaux, hôtel, logements et commerces au pied des tours. L’idée était de faire vivre le site tout au long de la journée. Ce modèle, courant dans d’autres métropoles, devait “retisser la vallée de la Seine” avec le quartier d’affaires.

Les opposants rappelaient la valeur des vues. La perspective historique entre la Défense, la place de l’Étoile et le Louvre fait partie du patrimoine francilien. Une masse de verre et d’acier pouvait altérer la lecture du paysage. L’ombre portée, la turbulence des vents, les effets d’îlot de chaleur étaient régulièrement pointés.

Les ingénieurs rassuraient sur les simulations climatiques et acoustiques. Ils évoquaient des parvis protégés, des plantations denses et des dispositifs anti-vent. Les défenseurs du patrimoine demandaient des garanties plus strictes, voire un abaissement significatif des hauteurs. L’équilibre, au final, n’a pas été trouvé.

L’épisode a toutefois enrichi la réflexion. La Défense s’interroge maintenant sur des silhouettes plus fines, des façades moins énergivores et des socles plus généreux pour les piétons. La Seine, longtemps vue comme une bordure, devient une scène. L’idée n’est plus de “casser le ciel”, mais d’ouvrir la ville au fleuve.

Leçons pour les prochains projets

Trois enseignements remontent des échanges publics. Ils engagent la suite et clarifient les priorités du territoire. Les voici, traduits en gestes concrets.

  • Hauteur raisonnée: viser des silhouettes élancées mais mesurées, pour préserver les perspectives et la lumière.
  • Socles actifs: multiplier les rez-de-chaussée utiles (bibliothèque, crèche, ateliers) pour ancrer le projet dans la vie locale.
  • Nature utile: planter des arbres adultes, traiter les sols, intégrer l’eau de pluie pour rafraîchir et habiter les berges.
  • Mobilités douces: prioriser le piéton et le vélo, sécuriser les traversées vers le pont de Neuilly et les quais.
  • Mesure d’usage: tester les espaces en version temporaire avant d’engager les ouvrages définitifs.

Ces lignes s’inscrivent dans une vision d’innovation urbaine plus humble. Les grands gestes restent possibles, mais adossés à des preuves d’usage. Le paysage urbain y gagne en lisibilité. La qualité de vie, elle, y gagne en constance.

Pour beaucoup de riverains, l’idée n’est pas de renoncer aux iconiques. Elle est de les mériter par le soin apporté au quotidien. C’est ici que se joue la crédibilité des futurs projets à La Défense.

Économie locale et bureaux: l’équation de l’immobilier d’entreprise

Le projet Hermitage visait un mix ambitieux: immobilier d’entreprise premium, résidences haut de gamme, hôtel cinq étoiles et commerces. Cette combinaison devait amortir les coûts colossaux de construction. Elle devait aussi attirer des investisseurs internationaux en quête de produits rares.

Le marché, lui, a bougé. Le télétravail partiel a réduit la surface nécessaire par salarié. Les entreprises réclament des plateaux modulables, des baux plus courts, des charges maîtrisées. Les tours neuves doivent prouver leur performance énergétique et leur confort d’usage, y compris la qualité de l’air et l’accès aux terrasses.

À La Défense, les chiffres récents montrent une préférence pour la rénovation lourde d’actifs existants. Plusieurs propriétaires engagent des transformations pour atteindre des labels environnementaux exigeants. Les coûts restent élevés mais inférieurs à un projet 100% neuf de très grande hauteur.

Des experts citent un autre paramètre: le financement. Les taux plus élevés et la prudence des banques complicent les montages. Un projet “hors gabarit” mobilise beaucoup de capital et longtemps. Les investisseurs privilégient des opérations phasées, avec un retour plus rapide.

Côté commerces, l’attente prolongée a coûté cher. Les locaux fantômes refroidissent les rues. Les associations de quartier plaident pour des loyers transitoires, afin de ramener des artisans. “Un quartier vit si les vitrines s’allument,” insiste Hugo T., libraire. “On peut tolérer les palissades, pas le silence.”

Pour les hôtels, les tendances sont contrastées. Le haut de gamme se porte mieux dans les secteurs touristiques établis. À La Défense, la demande est surtout corporate et événementielle. L’enjeu consiste à relier la programmation hôtelière au calendrier des salons, avec une offre flexible et des espaces de travail adaptés.

Quelles options soutenables en 2026?

Les professionnels évoquent des gabarits intermédiaires. Une succession d’immeubles de 12 à 20 étages, mixtes, pourrait offrir des loyers compétitifs et une mise sur le marché plus rapide. Les phases seraient étagées, limitant l’aléa. Le quartier y gagnerait en résilience, avec des pas de temps plus courts.

Des modèles émergent: bureaux réversibles en logements, plateaux découpables, terrasses mutualisées pour événements. Les bailleurs testent des services partagés (salles de sport, crèches, conciergerie) pour fidéliser les locataires. L’équation économique s’appuie sur la sobriété, autant que sur la localisation.

Au final, La Défense s’inscrit dans une dynamique de tri. Les actifs bien placés et performants attirent. Les autres nécessitent une cure de jouvence. L’après “Dubaï sur Seine” s’écrit donc avec des chiffres serrés et des usages concrets. C’est une page moins flamboyante, mais plus solide.

Et maintenant? Scénarios pour un front de Seine plus ouvert

Le site libéré invite à penser autrement. Les élus et Paris La Défense parlent de continuités piétonnes vers la Seine, de places publiques actives, et d’une programmation “du matin au soir”. Une série de workshops se tient avec des habitants, des commerçants et des associations environnementales.

Au cœur des échanges, la mixité. Logements abordables, résidences étudiantes, ateliers culturels et bureaux sobres en énergie. Plusieurs équipes proposent de “faire respirer” la trame viaire, d’adoucir les pentes et de créer des escaliers jardin pour relier le pont de Neuilly aux quais. Les vélos trouvent enfin des lignes sûres.

Des architectes suggèrent une “ligne de crête” à R+16/R+18, ponctuée de toits accessibles. Ils mettent en avant des façades biosourcées, une gestion fine de l’ombre et des matériaux recyclés. À la clé, moins d’impact carbone et une appropriation plus rapide par les usagers.

Le monde associatif insiste sur l’eau. Des noues paysagères et des bassins de rétention limiteraient les ruissellements et offriraient des micro-climats. Installés au bas des immeubles, ils dessineraient une promenade fraîche l’été, agréable l’hiver. Le fleuve devient partenaire, pas décor.

Sur le plan culturel, l’idée d’un “atelier ouvert de la ville” rencontre un écho. Expositions de maquettes, résidences d’artistes, chantiers d’insertion autour du réemploi. “On peut faire de ce site un lieu d’apprentissage,” propose Sarah B., commissaire d’expo. La dimension pédagogique renforcerait l’adhésion.

Conditions de réussite à consolider

Les acteurs s’accordent sur des garde-fous. D’abord, des échéances claires, publiées et suivies. Ensuite, un phasage qui livre vite des premiers espaces. Enfin, un fonds local pour soutenir commerces et associations pendant la transition. L’objectif: ne plus laisser le quartier “en suspens”.

Plusieurs indicateurs seront surveillés: fréquentation piétonne, taux d’occupation des commerces, retour des familles, usage des terrasses. Une gouvernance compacte doit réunir opérateurs, mairie et habitants, avec des points d’étape trimestriels. L’expérience des dernières années a vacciné contre les promesses vagues.

Le mot d’ordre tient en deux idées: ancrage et partage. Ancrage dans les usages existants. Partage des bénéfices du projet, du sol au toit. Le front de Seine a tout pour devenir un balcon du Grand Paris, accessible et vivant.

Reste la question du récit. Après l’éclair des iconiques, une histoire plus patiente se dessine. Elle parle de liens, de marches, de temps passé dehors. Elle parle d’un quartier d’affaires qui n’oublie pas d’être une ville. C’est sur cette trame que La Défense s’engage, avec l’envie d’allier ambition et mesure.

Antoine.76

Journaliste passionné de 42 ans, je parcours le monde pour raconter les histoires qui l’animent. Curieux, rigoureux et toujours en quête de vérité, j’aime donner la parole à celles et ceux qu’on entend rarement. La transmission et l’information sont au cœur de mon engagement quotidien.

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